Évoluer dans le monde de l’art peut amener à des situations d’incompréhension personnelle. Chacun a les siennes et toutes nourrissent des débats sans fin. Une des miennes est la popularité de Georges Condo et son poids sur le marché de l’art. J’attendais avec impatience l’exposition rétrospective de son travail au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris pour enfin comprendre ce que je ne parvenais pas à capter, voir ce que j’avais loupé et avoir le fin mot de l’histoire.
Au travers des salles habituelles du MAM, les commissaires d’exposition Edith Devaney et Jean-Baptiste Delorme proposent de revenir sur l’œuvre de Georges Condo dans un parcours oscillant maladroitement entre thématique et chronologique.
1. L’amour et la violence
La première chose qui frappe dans ce qui est montré de l’œuvre de Condo est la cohabitation de la violence, ou du moins de la dureté, et d’une certaine légèreté. La première salle de l’exposition donne le ton par le petit format représentant une bagarre attenant au cartel, jusque dans un éclairage sombre. Cette introduction peut servir de résumé au travail de Condo, un amour de la citation et une dureté des formes.
Tout au long du parcours, la figure chez Condo est régulièrement mise à mal. Soit complètement effacée, notamment dans The Portable Artist (1995, coll. part), soit défigurée dans The Letter (2010, coll. part si mes notes sont exactes), soit enfin complètement fondue et réduite à l’ordre de l’indice dans les Compression Painting. Il en va de même dans ces dessins où Condo, noircissant des pages de carnets entiers, fait grimacer des figures enlaidies par un maillage de traits, créant textures et reliefs.


Ces humanoïdes seraient pour Condo une manière de réaliser des portraits intérieurs, d’après une notion qu’il a forgée : « le cubisme psychologique ». La notion est proche des thèses du néo-platonisme qui déjà enlaidissait ou embellissait la figure en fonction de sa morale. Sans pour autant réaliser un parallélisme entre la doctrine renaissante et celle de Condo, faut-il comprendre que les figures peuplant l’univers de l’artiste sont toutes mauvaises ?
2. Synthèse et syncrétisme
Condo est un artiste de la synthèse permanente. Il s’en dégage une volonté affichée de présenter l’artiste comme ayant atteint une forme de complétude, réussissant l’exploit de réunir les contraires, dresser des ponts entre les époques, mélanger l’eau et l’huile.
La première synthèse chez Condo vient de la citation omniprésente des figures qu’il vénère, Picasso en tête. Cela a pour effet une culture visuelle riche et foisonnante qu’il invoque systématiquement sans grand apport, comme Memories of a Picasso (1989, FRAC IDF), portrait dans la veine de ceux de Dora fin années 30, début 40, ou qu’il exploite pour le mélanger à des figures contemporaines dans la série des Fake Old Master.

Car l’autre grande synthèse chez Condo est ce mélange visuel et technique des siècles. Il faut le dire, Condo est un bon dessinateur et un bon peintre. Comme souligné précédemment, son coup de crayon est propre, rarement brouillon, ou sert à souligner un corps dont le visage est lui parfaitement travaillé. Les carnets de croquis et le cabinet graphique mis en place à mi-parcours soulignent cette maîtrise. La compétence technique de Condo se remarque ailleurs, dans le traitement de ses couleurs à l’huile. Dans les années 1980 et la série des Fake Old Master, les aplats et les étoffes sont représentés avec soin. La fascination et l’affection de Condo pour ces figures sont palpables au travers de ces images.
Condo va jusqu’à faire la synthèse de l’art de sa personne où il se met en scène dans une reproduction des Death and Disaster d’Andy Warhol. Au lieu de reprendre un drame du monde extérieur, il se représente par quatre fois dans sa lutte contre le cancer des cordes vocales (Self Portraits Facing Cancer 1, 2015, The Broad). À nouveau, la synthèse a lieu dans la violence de la citation et celle de la vie personnelle de l’artiste.

Ce geste est assez symptomatique de Condo, l’artiste se veut complet, universel, presque démiurgique. Il a fait le pont entre l’ancien et le nouveau, fait sien le travail accompli, s’est fait creuset de tout ce qui fut. Peut-être qu’il est, comme le disait Bernard de Chartres, le dernier nain sur les épaules d’un géant.
3. L’impasse de la postmodernité
Condo cite. Il cite beaucoup. Peut-être cite-t-il trop ? J’avais l’impression, en cheminant dans les galeries, de trop souvent jouer à un jeu : reconnaître l’inspiration, la source, l’œuvre première qui était citée. Comme si l’artiste souhaitait récompenser l’observateur de sa culture artistique. Le problème est qu’à force de jouer, l’on se retrouve à continuer la partie malgré nous. Ainsi, les Expansion Painting font penser aux premières années de Pollock et les White Painting font plus penser aux tâtonnements de Mondrian, alors que le cartel cite l’expressionnisme abstrait comme source principale d’inspiration. Il en va de même avec les Black Painting dont les formes organiques et les fins traits citent, à mon sens, bien plus le travail de Francis Bacon que celui de Ad Reinhardt ou Rothko.
Je pense que l’on touche du doigt mon problème personnel avec l’œuvre de Condo. Jusqu’où un artiste peut-il citer ses références ? Après tout, l’inspiration, l’emprunt, la transposition sont à la base de la production artistique. Il est même possible d’établir des filiations entre les élèves et leurs professeurs, les copistes et les copiés. Ce n’est en rien un problème. L’incident intervient dans l’imitation que Condo emploie pour singer les copiés.
La confusion débouche sur le jeu précédemment évoqué et conduit à l’oubli du principal : l’artiste et son œuvre. La principale critique adressée à Condo n’est donc pas l’emprunt et l’inspiration mais sa volonté permanente de rappeler ces modèles sans que l’on sente une quelconque affirmation personnelle.
Picasso, que Condo cite régulièrement, s’est inspiré de Delacroix pour ses Femmes d’Alger. Pourtant, l’œuvre de Picasso s’impose avant la référence. Le nom, la posture des figures, tout cela rappelle la source, mais il serait possible de considérer ces Femmes d’Alger comme d’autres que celles dans leurs appartements. La citation ne fait pas tout. Autre cas de figure, Roy Lichtenstein dans Femme d’Alger commence déjà à toucher les limites de la pratique, affirmant toujours plus la citation de Picasso citant Delacroix. Si Lichtenstein joue avec des poupées russes picturales, la touche de l’Américain est si éloignée de l’Espagnol que ce que remarque l’observateur est la manière de Lichtenstein avec la structure d’un Picasso. Le contraste permet aussi l’individualité de l’artiste, peut-on dire son originalité. Femme d’Alger comprend les éléments attendus d’un Lichtenstein, l’hommage est fait.



Reste à savoir pourquoi une telle volonté de peindre par ceux qui l’ont précédé. Condo aime véritablement les artistes qu’il cite. Il a compris leur travail, fait sien leurs œuvres, médité leurs discours. La volonté de Condo d’être un artiste de la synthèse, entre tradition et modernité, mène à une impasse. Un cul-de-sac postmoderne où, ayant accès à la somme des connaissances et des images, Condo n’a pas voulu la rupture, le dépassement, la révolution ou toute autre notion qui dilate les pupilles des avant-gardes. Au contraire, Condo s’emmitoufle dans le cocon douillet de ce qui a été légitimé. Comme le souligne Jean-François Lyotard dans La Condition postmoderne, c’est la coutume, et donc les productions précédentes, qui sépare le jugement du bon et de ce qui ne l’est pas. Condo semble suivre la coutume pour rester dans le légitime ; rester sous le patronage de ceux qui, un temps, proposèrent quelque chose d’autre.
4. Pourquoi exposer Condo aujourd’hui ?
La question se pose. Pourquoi lui ? Condo a régulièrement été présenté en France mais il n’avait jamais bénéficié d’une telle rétrospective. J’avoue que de tous les artistes dont l’œuvre est disponible, il ne serait pas prioritaire pour une rétrospective. Gabriele Münter, exposée précédemment au MAM, avait bénéficié d’une exposition plus courte et plus faible et partageait les galeries avec l’exposition sur Marguerite Duthuit Faure, fille de Matisse. Au regard de ces trois expositions, celle de Condo est d’envergure et propose un tour plus complet des œuvres du peintre américain. Bien sûr, un tas de raisons peuvent expliquer pourquoi Münter/Matisse furent aussi légères et moins exhaustives, mais la disparité se remarque.
Toutefois, cette exposition n’explique pas beaucoup l’œuvre de Condo. Elle se contente surtout de présenter le travail de l’artiste, des œuvres choisies. Le parcours et le commissariat ont été faits avec l’artiste. Cela se ressent. Tout, dans les cartels, trahit la relecture de l’artiste. Il n’a jamais eu de doute, de perdition, toutes les séries se sont arrêtées car il le souhaitait. Il n’a connu aucun échec car il est la synthèse de l’histoire de l’art.
Cette exposition Condo entretient un mythe idéaliste de l’artiste comme au-dessus de la mêlée. Condo au MAM ne m’a pas réconcilié avec Condo mais m’a aidé à comprendre ce qui me déplaisait chez lui. Beaucoup d’efforts pour pas grand-chose.




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