Du 11 octobre 2024 au 9 février 2025, le Musée d’Art Moderne de la ville de Paris signe un incroyable parcours sur le thème de l’atome. Prenant pour principal point de départ la bombe atomique, les commissaires de Julia Garimorth et Maria Stavrinaki couvrent plusieurs facettes des réactions en chaine causées par l’atome.

Représenter l’invisible

L’art et la science entretiennent depuis longtemps une relation étroite. D’une part, la science est la source matérielle de l’art à travers la découverte de nouveaux pigments synthétiques, la création de nouveaux supports de captation électroniques, de nouveaux éclairages.  D’autre part, les avancées scientifiques changent notre rapport au monde et permettent de considérer de nouveaux aspects du réel comme l’infiniment petit et l’infiniment grand. C’est ainsi que Marcel Duchamp parle d’inframince dans la Boite verte ou la série des atomes Hilma af Kleef.

Durant la première moitié du XXe siècle, deux avancées scientifiques intéressent l’exposition : la première étant les travaux sur la radioactivité d’Henri Becquerel et des époux Curie, la seconde étant l’évolution du modèle atomique. Rien qu’en cela, les artistes disposent d’un nouveau champ d’expérimentation. Si cette première salle, car cette période ne couvre que la première salle avant de traiter de la bombe, sert d’introduction, il est regrettable qu’elle ne porte pas plus de développement. Comme si l’atome n’a pas été un sujet entre 1910 et 1945 ?

A vrai dire, cela se comprend au vu de la densité de la suite du parcours et dans le même temps, certains passages du parcours sont peu remplis d’œuvres. Volonté de représenter un no man’s land ? Peut-être est-ce ici de la spéculation, mais cette disposition interroge.

La question de la représentation revient à nouveau dans la seconde partie mais avec le poids de l’histoire, notamment celui de la radioactivité. Si le sujet reste sensiblement similaire, les recherches plastiques sont bien plus élaborées. En outre, le MAM s’amuse souvent à lier littérature et écrit théorique pour faire le lien entre le sujet et ses représentations pour non seulement ancrer le propos dans un contexte, mais également pour signifier l’omniprésence de cette obsession.

De nouveaux discours émergent, de nouvelles connexions, citons l’exemple de Artist and the Atom, texte de Peter Blanc (Magazine of Art, 1951) pour légitimer le très américain Jackson Pollock dans une Amérique à la mode de la bombe atomique.

La démarche des artistes tend aussi à représenter des éléments plus subtiles. A titre personnel, je tiens à souligner la très grande qualité des œuvres proposées dans ce segment de l’exposition, notamment la présence d’une magnifique F 74, Peinture de Feu sans titre d’Yves Klein rappelant les empreintes des ombres des victimes des bombardements américains, halos blancs incrustés dans le sol et les murs. Également le travail de Robert Barry dont l’installation Radiation Installation Central Park où il a enterré une petite fiole de Césium, faiblement radioactive, et dont il documente l’évolution. Ce rayonnement invisible et effrayant est pourtant l’élément central de son œuvre, dans un terrain bien connu des newyorkais

Yves Klein
F 74, Peinture de feu sans titre, [1961]
Carton brûlé sur bois, 139,5 x 102,3 cm
© Succession Yves Klein c/o ADAGP Paris
© Service de la documentation photographique du MNAM – Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP

La fin de l’histoire

Immédiatement, le parcours de l’exposition présente la bombe atomique comme le point de départ de son sujet. Si l’atome et l’infiniment petit étaient un sujet pour certains artistes ayant un intérêt pour la question, Hiroshima et Nagasaki en font un sujet universel. L’Age atomique arrive toutefois à faire état de deux moments d’une grande importance : la sidération du bombardement américain et la peur qui en a suivi.

Le 6 août 1945, à 8 h 15 du matin, est largué sur Hiroshima la première bombe atomique de l’histoire, la deuxième explosion artificielle après Trinity un mois auparavant. Trois jours plus tard, le 9 août, 11h22 du matin c’est au tour de Nagasaki de connaitre le second usage de l’arme atomique dans un conflit armé. C’est toute l’horreur que le MAM cherche à faire ressentir au travers d’une petite salle en surplomb.

Pour y parvenir, un escalier sur lequel sont affichés les essais de Trinity fait office de préambule. L’avancée de la cause est la même que celle du visiteur. Il suit le développement de la bombe pour arriver à son résultat. A vrai dire, le Musée d’Art Moderne laisse peu de place au commentaire direct. Des photographies, dont les célèbres de Shigeo Hayashi, documentent certes les ruines et leur horreur mais le MAM expose en priorité des témoignages graphiques des Hibakusha : les survivants des bombes.

L’esthétique documentaire, par la distance du point du vue peut créer une distance entre son sujet et le spectateur. Ce qui est terrible dans les clichés de Shigeo Hayashi c’est de savoir que c’est vrai, d’en avoir le témoignage direct. Tous ces dessins, ce sont des souvenirs rapportés qui ne dépictent pas l’horreur dans sa réalité mais celle qui les a marqués, parfois dans la chair. Celle qui fit fondre la semelle des chaussures, carboniser la plante de leur pied, aveugler le fond de leurs yeux. Le dispositif est celui qui m’a personnellement le plus troublé, au point que la lecture de certaines lignes étaient dures à lire.

Août 1945 marque un basculement dans la relation entre l’Humain et son habitat. Si la guerre est une activité coutumière de l’humanité, ses nouvelles armes prolifèrent rapidement : l’URSS en 1949, le Royaume Uni en 1952, la France en 1960 et la Chine en 1964. La prolifération de ces armes bouleverse les codes des conflits : les États se regardent en chien de faïence, ayant le loisir de mettre un terme à toute vie sur Terre. L’évolution ne s’étend plus sur des milliers d’années, les bouleversements de l’anthropocène se décide depuis le Kremlin ou le Bureau Ovale.

Ainsi, quelques œuvres expriment cet effroi direct après les événements d’Hiroshima et Nagasaki représentant la civilisation actuelle se faire souffler par une grande bulle. Le langage iconographique change pour représenter l’Apocalypse. Surtout, il est fait plusieurs fois mention de l’An Mil. Habilement, le Musée d’Art Moderne dresse un parallèle entre la peur atomique d’après-guerre et la peur de l’an Mil par une petite phare de Jean Paul Sartre :

« Nous voilà ramenés à l’An Mil, chaque matin nous serons à la veille de la fin des temps »

Situation III, « La fin de la guerre », 1976, Gallimard

Traditionnellement, il est fait mention d’une grande peur des peuples du Moyen Age en raison d’un millénarisme attribué à ce passage précis de l’Apocalypse de Saint Jean :

  1. Alors je vis un ange qui descendait du ciel.Il avait à la main la clé de l’abîme et une lourde chaîne.
  2. Il s’empara du dragon, l’antique serpent, qui est le diable et Satan, et l’enchaîna pour mille ans.
  3. Il le précipita dans l’abîme, qu’il ferma et scella sur lui, pour qu’il ne séduise plus les nations jusqu’à l’accomplissement des mille ans. Il faut, après cela, qu’il soit relâché pour un peu de temps.

Apocalypse de Saint Jean, Chap. 20, versets 1 – 3, Ier siècle ap. JC, TOB

Ce parallèle soutient un discours très présent dans l’exposition : celui de la régression humaine. Cette idée est distillée dans plusieurs œuvres à des endroits disparates du parcours, comme la cave de Giuseppe Pinot-Gallizio ou les fausses ruines d’abri exposées au Centre Pompidou dans les années 80.

Pour aller plus loin encore, ce parallèle entre l’An Mil et l’Age Atomique est appuyé dans sa dimension eschatologique. Comme un avertissement, l’œuvre Le jour du Jugement dernier de Vassily Kandisky (MNAM), peint en 1912 et présent dès la première salle du parcours, anticipe ce que seront pour d’autres l’atome : la fin de l’Histoire. Se pose alors clairement la question de la fin de l’histoire de l’art, emportée avec le reste. A quoi bon de produire autre chose, la tête sous l’épée de Damoclès ?

Un angle mort politique

La question de l’atome est sensible et continue aujourd’hui de nourrir des débats houleux sur sa mémoire, son emploi et son avenir.

Tout d’abord, le nucléaire est ambivalent. Non seulement, l’énergie atomique peut être un instrument de mort, et dans le même temps, une source d’énergie exploitable. Ainsi, une dizaine d’années après l’effroi d’Hiroshima et Nagasaki, l’idée d’un projet européen commun autour de l’énergie nucléaire dans le cadre d’un développement de l’usage civil se met en place.

Le nucléaire civil est très brièvement évoqué dans l’exposition.  Dans un premier temps, pour présenter quelques dessins de Claude Parent dans un espace consacré à l’architecture atomique. Ces pièces font face à un autre type de construction : l’abri antiatomique, dernier refuge avant l’hiver nucléaire. Soucieuse de l’établissement de son parc nucléaire, la France via EDF met un place le « Plan Architecture » où neuf architectes collaborent avec des ingénieurs pour établir des projets de centrales nucléaires.

Il ressort de ce projet un ensemble de dessins, maquettes dont une partie est reproduite dans le livre L’architecture et le nucléaire de Claude Parent. La pluralité des modèles, la diversité des maquettes, si loin de nos équipements actuels font regretter que le commissariat du MAM ne soit pas allé plus loin dans cette voie. Il est malheureux que, même plastiquement, le nucléaire civil soit toujours dans l’ombre de Tchernobyl et de Fukushima, jusque dans la dernière salle de l’exposition au nom éloquent : « Nucléaire civil, bombe a retardement ».

Ensuite, si les États Unis sont pointés du doigt dans leur usage de la bombe atomique, dans les souffrances que cela a causé, la France n’est pas en reste. Dans les dernières salles de l’exposition, portant sur le colonialisme atomique, il est rapidement fait mention des projets Gerboises en Algérie et en Polynésie Française.

Si le discours de l’exposition était alarmiste, et à raison, sur les dangers qu’ont et peuvent représenter l’arme atomique, elle est étrangement silencieuse sur les conséquences des essais français. Une vidéo présente des discours officiels de chefs d’état annonçant ou retraçant les essais sous leur direction, des photographies montrant tout sourire des chercheurs et des ingénieurs s’activer autour des préparations aux détonations.

Le changement de ton surprend. Pourtant, ces essais ont été décriés. Une photographie de manifestation en Nouvelle Zélande vient timidement illustrer cette contestation. Pourtant, le 20 juin 1995, une manifestation avait lieu place de la Bastille contre les essais dans le Pacifique. Il n’en est pas fait mention. Ce sujet est encore d’actualité brulante. Pour rappel, en juillet 2021 une manifestation à Papeete demandait le reconnaissance de la « faute » française pour ses essais.

Il n’est pas fait non plus mention du Rainbow Warrior, navire de Greenpeace perturbant les essais français, envoyé sous la présidence de François Mitterrand le 10 juillet 1985. Pourtant, cette affaire, connue du grand public, aurait pu être mise en avant.

D’une part, pour informer les générations qui n’ont pas vécu les évènements, dont le nom du Rainbow Warrior n’est pas forcément inconnu mais dont l’histoire et ses conséquences sont obscurs. Qu’on le veuille ou non, l’Affaire du Rainbow Warrior est un moment culturel français. D’autre part, la présence de cet événement aurait été souhaitable comme symptôme évident du colonialisme atomique et opérer une confrontation douloureuse mais nécessaire entre le public et l’histoire de France.

Conclusion

L’Age Atomique est une exposition riche, complète et bien pensée. Le rythme de la proposition n’est jamais lourd et le mix entre œuvres et documents d’archives est appréciable. Il s’agit vraiment d’une exposition d’art et il est aisément possible de ressentir cet effort d’illustration de la part des commissaires.

S’il est possible de regretter quelques angles morts sur certains sujets, et une vision peut-être trop alarmiste de l’emploi du nucléaire civil, le Musée d’Art Moderne propose un vrai retour sur une période qu’une génération entière n’a pas connue. Piqure de rappel pour les uns, découverte pour d’autres, l’exposition du MAM réussit à réactualiser cette thématique et à inclure tout le monde dans la conversation.

Pour finir, je tiens à souligner le maintien de la grande qualité des expositions temporaires du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, qui est aujourd’hui une des institutions parisiennes les plus intéressantes dans ses propositions.

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