Du 29 mai au 4 nov. 2024, le Centre Pompidou accueille une exposition sur la bande dessinée, non seulement dans la Galerie 2, habituellement réservée aux expositions temporaires, mais aussi au 5ème étage, au travers d’un accrochage tout le long des collections permanentes. Beaubourg donne-t-il raison à Morris, la BD est-elle ici exposée comme le 9e art ?

Un art neuf

Les origines de la Bande dessinée sont débattues. La paternité varie entre William Hogarth et Rodolphe Töpffer entre la moitié du XVIIIe siècle et la moitié du XIXème. A l’instar de la photographie ou du cinéma, la bande dessinée est un mode d’expression jeune.

Cependant, là où le cinéma bénéficia d’une reconnaissance relativement rapide, la considération de la bande dessinée en art autonome fût tardive, car les publications des premiers temps étaient principalement tournées vers le jeune public.

Les années 60 marque un tournant dans l’histoire du médium, qui devient le nouveau véhicule des contres cultures. Le public cible change, pour être plus adulte. C’est cette période que choisit le Centre Pompidou pour débuter son parcours ; se focalisant sur une bande dessinée contemporaine, plus mûre, loin du temps de Winsor McCay.

Trois grands foyers sont identifiés dans cet accaparement culturel, trois foyers traditionnels de la bande dessinée : la ligne francobelge, le Japon et les États-Unis.

Ainsi, Bande Dessinée 1964 – 2024 n’est pas une exposition véritablement chronologique, mais plutôt thématique, voulant retranscrire la richesse et la profusion de la bande dessinée contemporaine. Il n’est pas question de revenir sur l’histoire du médium ni sur les traits déterminants qui font l’originalité de la bande dessinée.

Au travers de douze salles, étrangement distribuées autour d’un couloir, l’exposition revient sur un point, une expression (le rire, l’effroi), un sujet (la ville, la mémoire), une technique (le noir et blanc, la couleur), que la bande dessinée partage avec d’autres médias. 

La BD est-elle exposable ?

La question de la définition de l’ipséité de la bande dessinée est variable. Pour le premier théoricien de la bande dessinée, l’écrivain suisse Rudolf Töpffer, la relation entre le texte et l’image est le fondement même du neuvième art. Pour d’autres, la séquentialité en fait le sel. Dans les deux cas, se pose la question des manières d’exposer la bande dessinée. Que faire ?

L’album de bande dessinée est un ensemble unique. Supprimer le texte ou isoler une case c’est faire perdre la fonction narrative du tout. Seul le maintien de la planche dans son intégralité permettrait un semblant de continuité, notamment dans le cadre d’œuvres muettes. Se pose alors la question de l’unicité de l’album, de la relation entre les planches. Peut-on isoler la séquence, sans la vider de sa substance ? A l’instar du montage dans un film, l’ordre des plans, leur durée, quel fragment suit le premier ; le choix de ce qui occupe une page, de son importance par son étendue, de ce qui se trouve sur la page suivante créant alors l’éventail des émotions humaines fait partie intégrante du plaisir de la bande dessinée. La planche fonctionne par ce qui fût avant elle et alimente la réception des suivantes.

J’ai deux souvenirs particuliers de L’incal de Jodorowski et Moëbius pour illustrer mon propos. Il ne s’agit pas des premiers exemples apparus en bande dessinée, mais les premières fois où l’artifice m’a fait comprendre que la bande dessinée possède ses propres ressorts. Le premier est la première page du tome 1 représentant la chute de John Difool. Pleine page de droite, isolée face à une page de garde immaculée. Aucun contexte, le lecteur est littéralement comme le personnage : jeté dans un monde hostile. Autre exemple, du tome 6 cette fois ci, où John Difool se retrouve à faire face à Dieu. A la suite d’une vision psychédélique d’un grand dynamisme : une peine page sans autre case que les limites du papier dans un travail graphique et coloriste exceptionnel. Les effets de ces deux exemples, au-delà de leur qualité esthétique doivent se rattacher à l’unicité de la bande dessinée qui constitue un tout.

La bande dessinée, dépouillée de sa fonction narrative et séquentielle, risque par capillarité de devenir illustration. Il s’agit en réalité du grand risque de l’exposition, de réduire la BD à de « belles images ». Pour Bande dessinée 1964 – 2024, le Centre Pompidou s’est voulu assez exhaustif. Sont exposés différents stades de la création d’une planche. L’exemple le plus frappant étant sans doute ces trois étapes de création de la planche 59 des Bijoux de la Castafiore : une crayonnée, une noir et blanc pré-publiée et un bleu de coloriage.

À ce titre, un grand plaisir de l’exposition est d’admirer les planches comme travaux préparatoires. Voir les repentirs d’un phylactère prévu trop petit ou d’une expression retravaillée à la gouache crée un sentiment de proximité, presque d’intimité avec l’objet. Le sentiment est décuplé quand les planches sont issues d’albums présents dans notre quotidien. Ces images, vues et revues, dans leur expression figée, comme nées spontanément révèlent leurs cicatrices et les tâtonnements du dessinateur.

Cela témoigne, à mon sens, de l’importance et de la présence culturelle du neuvième art. Cela est notamment dû au parcours de légitimation de la bande dessinée. D’abord média, proche du grand nombre, devenu art, d’un public restreint. A l’inverse, la peinture réservée au commanditaire et, par la suite, à la sociologie particulière des visiteurs de musée est art pour devenir image reproduite et diffusée sur des supports massifs. Si le parcours est croisé et des figures comme Astérix sont aussi connues que le Radeau de la Méduse, l’a priori n’est pas le même et la révérence envers le second se maintient là où le premier reste un objet de divertissement.

Le Centre Pompidou ne perd jamais de vue cette parenté médiatique. Loin de la passer sous silence, comme une origine honteuse, il propose à quelques endroits des coins lectures agrémentés de banquettes et bacs remplis de bandes dessinées que le lecteur-visiteur peut consulter à loisir. L’album de bande dessinée est ainsi exposé comme œuvre autographique, dans son contexte d’appréciation et accompagne les pièces allographiques accrochées aux cimaises. 

Volonté patrimoniale

Dans la course à la patrimonialité du neuvième art, l’exposition de 1971 au musée des arts décoratifs « Bande dessinée et figuration narrative »fait figure de précurseur. Si le catalogue fait la part belle à la bande dessinée, elle n’est encore pas autonome.

ll faut attendre trois ans pour que naisse le festival d’Angoulême. Le festival puis le Musée de la Bande dessinée, ouvert en 2008, forment aujourd’hui le véritable laboratoire de la reconnaissance artistique de la bande dessinée.

Le Centre Pompidou souhaite être un acteur de la promotion de la bande dessinée comme art et revendique un accompagnement du neuvième art dans sa reconnaissance. Il est notamment fait mention au catalogue de l’exposition de 1977 : Bande dessinée et vie quotidienne. La lecture comparée des deux publications, celle de 77 et celle de 2024, permet de saisir les évolutions dans la considération portée à la bande dessinée.

Il n’est pas question, à l’époque, de la bande dessinée comme une forme d’art, mais comme un média. Plus précisément un média de masse de par les publications hebdomadaires des éditeurs.

Il est nécessaire de constater que l’organisateur de cet événement est le C.C.I. : le Centre de Création Industrielle. Crée en 1969 au sein des Arts Décoratifs, rattaché en 1972 au Centre National d’Art et de Culture (le vrai nom du Centre Pompidou), le C.C.I. est dès l’origine un organisme lié au design industriel.

Le Centre de Création Industrielle rend compte des relations entre l’individu et les espaces, les objets et les signes de la vie quotidienne. À ce titre, son action porte particulièrement sur l’architecture, l’urbanisme, le design produit, les communications visuelles et les fonctions collectives. (Catalogue de l’exposition Bande dessinée et vie quotidienne).

En 1977, le C.C.I et le M.N.A.M. (Musée National d’Art Moderne) sont deux entités indépendantes, l’une portée sur les arts mécaniques, l’autre sur les arts libéraux. Ce n’est qu’en 1992 que le C.C.I et le M.N.A.M. fusionnent.

Ainsi, il est possible de saisir l’héritage du C.C.I. dans la première salle du parcours de Bande Dessinée 1964 – 2024. Les deux expositions voient dans la bande dessinée un média avant toute chose. La révolution de 2024 passe par une exposition au sein d’un espace qui est celui réservé aux grandes rétrospectives et une présence en filigrane au sein des collections permanentes. Fait amusant, pouvant être vu comme un indice de cette reconnaissance ; voir côte à côte l’exposition Surréalisme, block buster culturel et celle sur la bande dessinée solennise l’exposition.

Enfin, le Centre Pompidou, via la Bibliothèque Publique d’Information, est souvent le cadre d’expositions sur la bande Dessinée (exemple de Chris Ware en 2022 ou d’Hugo Pratt en parallèle de la rétrospective 1964 – 2024). À la grande différence du dernier étage, il n’est pas surprenant d’exposer de la bande dessinée dans une bibliothèque. Cette présence entretient l’idée d’une bande dessinée dans le monde du livre, profondément littéraire. La présence dans un musée d’Art, dont le rapport au corps est plus visuel, semble compléter les expositions de la BPI.

 Conclusion

Bande dessinée 1964 – 2024 propose une belle rétrospective de la bédé des 60 dernières années. Sans être un grand bédéphile, il est touchant de retrouver des planches que l’on a connu dans une bibliothèque personnelle ou municipale. La bande dessinée est riche et le Centre Pompidou parvient à le faire ressentir.

Toutefois, si ce parcours témoigne d’une reconnaissance de la bande dessinée en neuvième art, jamais n’est posé la question de l’ipséité du médium, de tout ce qui extirpe la bande dessinée de l’illustration, de tout ce qui la sépare de la littérature, de tout ce qui la distingue du cinéma. Ainsi, c’est pourquoi je recommande en accompagnement de cette exposition, l’ensemble des conférences de Benoit Peeters sur la poétique de la Bande Dessinée disponible sur la chaine YouTube du Collège de France.

Enfin, au-delà des considérations institutionnelles, artistiques, critiques et de tout leur sérieux, Bande dessinée 1964 – 2024 m’a donné envie de lire et de relire de la bande dessinée. Rien que pour cela, c’est une grande exposition.

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